C’était il y a quelques années, ils fréquentaient assidûment mon blog. Un jour, lui m’avait laissé un commentaire : "Merci pour toutes ces merveilles que tu nous écris. Tu sais que ton style est extrêmement perturbant ? As-tu déjà pensé à proposer tes textes à une maison d’édition ?"
On avait échangé quelques mails, des coups de téléphone aussi. C’était drôle de se parler à trois, on riait beaucoup, je les adorais, j’adorais leur amour de la vie, leur joie de vivre, leur gaieté communicative. J’adorais leur spontanéité et leur jeunesse. Oui, parce qu’ils étaient jeunes, en tout cas plus que moi. Je le leur ai dit, évidemment, je leur ai dit mon âge, expliqué ma réserve, non pas que mon âge me gêne, c’est juste qu’eux, c’était des rencontres coquines qu’ils cherchaient. Qu’est-ce qu’ils ont pu me taquiner avec ça ! Ils se sont mis à m’appeler Mémé et à m’écrire des mails en police 18, histoire de ménager ma myopie.
Puis ils ont voulu qu’on se voie. Je ne voulais pas. "De quoi t’as peur, qu’on te viole ? On sait se tenir des fois, tu sais!"
On s’est rencontrés sur les quais de Seine, une fin d’après-midi. Ça m’avait fait un tel choc de le voir, lui. Déjà sur la photo qu’ils m’avaient envoyé d’eux deux, je m’étais dit c’est fou cette ressemblance avec un homme que je connais depuis longtemps. En vrai la ressemblance était encore plus flagrante, c’était vraiment troublant. Le double de mon ami, en plus jeune.
On avait parlé de nos blogs, plus exactement de ce qu’on n’y disait pas. Enfin, de ce qu’ils n’y disaient pas, car pour ma part comme vous avez pu vous en rendre compte je me livre plutôt facilement : l’écriture est mon goudron de Norvège.
Il y avait eu un moment d’émotion douce, lorsque l’espace de quelques instants elle avait perdu son sourire pour dire que depuis quelques temps ça ne tournait pas très rond dans sa petite tête. Elle avait peur de l’avenir et cette peur brouillait son raisonnement et la rendait malheureuse. Son estime d’elle, disait-elle, frôlait le zéro absolu et ça m’avait complètement estomaquée de l’entendre avouer cela alors qu’elle était jeune, merveilleusement belle et libérée et roulée comme une déesse.
Cette assurance qu’elle montrait n’était donc qu’une façade ? Toutes les rencontres qu’ils faisaient, ce n’était pas suffisant pour la rassurer ?
Bah non. Elle était tétanisée à l’idée de perdre son homme, elle éprouvait une peur quasi constante qu’il craque pour une autre qu’il trouverait plus intéressante qu’elle, elle qui avait pourtant un physique de fée et était d’une gentillesse merveilleuse…
Et en avouant cela elle glissait vers lui des regards remplis d’un amour infini…
Alors quand tu t’es mise, sorella, à traverser les affres du doute, j’ai repensé à cette jeune femme si belle et si fragile.
Quelle est donc cette peur qui nous étreint pour qu’elle nous atteigne tous, que l’on soit jeune ou vieux, que l’on soit moche ou beau? Ne vient-elle, comme tu le dis en ta ford intérieure, que de "ce putain de besoin d’amour et de reconnaissance"?
Je ne sais pas.
Pour ma part, je me dis aujourd’hui que si je me suis trouvée sur des chemins de traverse, des voies sans issue, c’était dans un seul but : celui d’apprendre à m’aimer, à être bien avec moi-même, à m’occuper de moi sans plus attendre en vain que qui que ce soit le fasse.
Le regard bienveillant, je vais apprendre à me le donner toute seule comme une grande.
Après tout, j’aime ma compagnie et ça tombe super bien car je me croise souvent. Je m'entends plutôt bien avec moi et je me dispute rarement. Une chance!
Alors voilà.
Elle est pas belle, la vie ?

Fête foraine, Brugges