Rien n'a changé
En comptant depuis le moment où je suis tombée raide dingue de lui et le bout de notre histoire, j’ai vécu douze ans avec le père de mes filles. Je vous prie de croire que je ne me suis pas ennuyée une seule seconde. Ça a commencé dès notre nuit de noces : on était trois. Non, pas ce que vous croyez, coquins! Simplement, le jour où on s’est mariés (je rappelle que ma sœur brillait par son absence, elle a cru que c’était un gag) un de ses amis d’enfance a débarqué à l’improviste, alors il n’allait tout de même pas le laisser repartir sous prétexte qu’il se mariait ce jour-là, tout de même! Bref! J’ai donc passé ma nuit de noces à les écouter se raconter leurs souvenirs de potes toute la nuit et j’ai fini par m’endormir à côté d’eux sur le lit. Et puis Fille Aînée est arrivée mais ça n’a pas changé grand-chose à notre manière de vivre : des jeunes fous ! (on avait 19 ans, misère que c’est jeune !).
S’il y a bien quelque chose que je ne peux pas lui retirer, c’est ça, l’intensité. L’intensité de notre relation, ressentir les choses super fort, verser des torrents de larmes chaque fois qu’il m’a fait mal et des torrents de rires chaque fois qu’il m’a fait rire. Bref, on a vécu à 100 à l’heure, jamais-jamais-jamais on ne s’est ennuyés. Jamais. C’est bien simple, quand ça a commencé à tiédir, on a décidé de se séparer. On s’était mis à l’écart – oui, parce qu’on ne discutait jamais devant les filles. Personne ne nous a jamais vus nous disputer, inutile de dire le raz-de-marée qu’a fait l’annonce de notre séparation parmi nos relations innombrables. Tout le monde a cru que c’était un gag. Décidément !
Donc, nous étions d’accord pour ne pas continuer à nous ennuyer côte à côte, nous avons repris chacun "la clé de notre alliance" c’est-à-dire notre liberté et notre serment de fidélité (nous sommes restés encore quelques mois ensemble avant que mon futur-ex quitte l’appartement où nous étions locataires).
Juste avant qu’il parte on s’était réunis avec les filles pour leur dire, il ne serait pas loin et elles le verraient comme elles voudraient, de toutes façons il avait gardé la clé de l’appart’ …
Donc tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il faut dire que je suis une nana super, cool, gentille, je dis oui à tout, je ne pipe pas mot et tout ça aurait pu continuer jusqu’à la fin des temps (on ne parlait même pas de divorcer) si elle n’était pas apparue. Elle, la "nouvelle". Quoi ? Ça, une séparation? Tu te fiches de moi! Tu l’aimes encore, hein, avoue!
Et c’est comme ça qu’elle a voulu divorcer.
A mon annulaire gauche, celui auquel je n’ai jamais remis de bague, j’ai regardé la jolie petite alliance que je portais et que je n’avais pas du tout envie de quitter. C’était une très jolie bague, et en plus, la seule en or que j’aie jamais eue.
J’étais drôlement embêtée. J’avais un sérieux impayé de loyers et de factures diverses à éponger, mes deux filles à nourrir, plus une montagne de dettes censément appartenir au couple mais que mon futur ex, dans sa grande mansuétude, m’avait abandonnée avec le reste. Je n’avais pas les moyens de divorcer ! Seulement, voilà, elle, pardon, lui, avait décidé que je ne pouvais plus porter son nom, et patati patata. Ma boîte aux lettres s’est mise à déborder de missives recommandées contenant des trucs hallucinants dont la moitié venait d’elle (?). Il a bien fallu que je me résolve à trouver un avocat, puisque, pour ceux qui ne le savent pas, pour divorcer, avoir un avocat est obligatoire.
Quand on m’a annoncé le prix d'un divorce (amiable), j’ai failli défaillir. Mais comme le brave petit soldat que j’ai toujours été, j’ai repris mon bâton et j’ai marché jusqu’au bureau d’aide juridictionnelle où j’ai obtenu la gratuité dans la seconde.
La suite de l’histoire est assez pathétique. L’avocate, j’ai dû la voir deux fois à tout casser. Non pas que je ne me rendais pas aux consultations. Si, si, j’y allais. Mais comme je ne lui payais rien elle faisait passer tous ses clients avant moi et le fait que j’étais lotie de mes filles qui étaient petites et qu’on passe des heures dans sa salle d’attente après ma journée de travail ne semblait pas la déranger plus que ça. Quand tout ce petit monde était passé, évidemment il ne lui restait plus beaucoup de temps à me consacrer.
C’est rétrospectivement que je me rends compte que ce n’était pas normal que ça se passe comme ça. Sur le moment, je n’ai rien dit. Après tout, je n’avais jamais divorcé.
Le jour du jugement, l’avocate est arrivée en retard et elle avait oublié mon dossier (ce qui n’était pas une grosse perte, vu qu’il était vide). Le divorce a été prononcé, et c’est tout. Le juge n’a pas statué sur les droits de visite et autre pension alimentaire, si bien que la pagaille a continué de régner joyeusement dans ma vie et dans celle de mes filles.
Par chance j’ai trouvé un travail bien payé l’année suivante ce qui m’a permis de prendre un autre avocat qui a fait le boulot qui n’avait pas été fait. Mon petit cœur et moi, on faisait nos premiers pas dans la cour des grands. Ça m’a coûté beaucoup de sous, beaucoup de temps, beaucoup de larmes et beaucoup de sang. Ça m’a aussi fait découvrir un personnage que je n’avais jamais vu de ma vie. Je parle de mon ex, ce bab cool qui avait toujours dit qu’on resterait amis pour la vie. Sauf que là, mon bab cool était tombé dans un coma irréversible. Mais bon, ce n’est pas grave. Qu’un type qui divorce salement divorce salement, il ne fait que remplir son rôle de type qui divorce salement.
Non, ce qui me met dans une colère monstrueuse, dans une rage incommensurable d'impuissance, c’est l’attitude de l’avocate. Parce que l’avocate, elle, elle a été payée. Pas aussi grassement qu’une autre, certes, et pas par sa cliente, mais elle a été payée. Pour quelque chose qu’elle n’a pas fait.
Bon, vous allez me dire, c’est vieux ton histoire, maintenant il y a prescription. C’est vrai : c’est vieux. Et comme vous j’espérais que les choses avaient changé.
Eh bien non. Rien n’a changé.
Alors à quoi ça sert de filer l’aide juridictionnelle aux femmes battues, qu’on les héberge en urgence et qu’on noircisse des kilomètres de plaintes si au final c’est encore celui qui paie qui "gagne"?











